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Montréal et le ROQ (Rest Of Quebec)

Dans un sens, c'est enfoncer une porte ouverte que d'être en faveur de l'immigration en région. De – solides – arguments ne manquent pas en effet. Il suffit de regarder une carte du Québec pour voir que son axe économico-démographique suit celui du St-Laurent (avec Montréal et Québec à chaque bout). Ce qui ne se limite d'ailleurs pas qu'au Québec : avec seulement trois villes de plus d'un million d'habitants dans tout le pays – Toronto, Montréal et Calgary, 2006 – le défi est de taille.


Mais on sait qu'il ne s'agit pas juste que de démographie ou d'économie : se joue aussi une survivance culturelle. Et là, même si le Québec accueillait assez d'immigrants – vaste question déjà en soi – il faut s'inquiéter que près de neuf immigrants sur dix choisissent Montréal. Parce que là, si on favorise en partie la diversité culturelle québécoise, on favorise surtout la diversité culturelle montréalaise, ce qui n'est pas pareil. C'est-à-dire une certaine idée de l'interculturalisme québécois. Loin d'être mauvaise bien entendu mais loin d'être la seule à soutenir aussi.


On le sentait venir et la performance adéquiste l'a confirmé : Mario Dumont a su transformer en votes sonnants et trébuchants la grogne des régions face à la gestion montréalaise des accommodements. En effet, vu des régions, ce qui menace l'identité québécoise ce n'est plus tant les communautés anglophones que l'autonomisation des communautés culturelles. Rendue possible grâce au laxisme montréalais.


Ce que Richard Martineau, en pleine campagne électorale, avait soulevé à l'émission Tout le Monde en parle : un sentiment apparemment généralisé d'incompréhension en région concernant l'incroyable « générosité » des montréalais à accorder des faveurs (jugées évidemment inacceptables).


Un raisonnement qui se tient mais y'a quelque chose qui m'énerve. C'est la polarisation systématique dans ce genre de sujet : le laissez-faire montréalais d'un côté et la fermeté des régions de l'autre côté. La guerre de tranchées.


Personnellement – conscient que mon avis est biaisé vu que je suis en région – je pense que l'une des solutions à l'immigration en région est justement le problème que les régions pointent à Montréal : la communauté culturelle. Parce que dans tout ça, on a tendance à en oublier les atouts : lieu d'atterrissage et d'intégration graduelle à la société d'accueil pour l'immigrant. Zone tampon qui permet d'adoucir la nécessaire transition : réseau de soutien pour ouvrir un compte bancaire, chercher un appartement, se faire décoder de la culture locale, etc. Bref, savoir que dans telle ville se trouve des compatriotes bien établis prêts à aider peut déterminer un choix d'immigration.


Adopter cette perspective de la communauté comme lieu de transition socioculturel – et pas seulement comme lieu de ghettoïsation – serait plus efficace que n'importe quel programme gouvernemental. Et le risque de ghettoïsation sera très faible car plus une communauté voudra s'y autonomiser plus ça se verra, petit écosystème urbain oblige. Pensons à la clôture métallique d'une communauté juive orthodoxe dans les Laurentides. Montréal a le défaut de sa qualité multiculturelle (comme toutes les grandes villes) : son écosystème est à ce point grand que bien du monde peut y vivre sans que l'un se sente agressé, dans sa quotidienneté, par l'accommodement exigé par l'autre.


Comment développer de telles communautés ? Bon, on ne règlera pas le problème icitte mais les étudiants étrangers sont une piste intéressante. L'avantage de l'étudiant étranger est qu'on ne peut lui reprocher ni de voler du travail (il est là pour étudier), ni d'être sous-qualifié (il ne peut étudier qu'au niveau post-secondaire) ni d'être un parasite (il doit assumer le coût total de ses études). Et l'étudiant lui-même a une position intéressante : en contact avec la culture locale mais sans avoir à se demander s'il doit s'intégrer ou pas vu qu'il n'a pas pour première intention d'immigrer. C'est fou comme on peut s'intéresser à une culture quand on n'a pas la pression de s'y intégrer à tout prix (mon cas pendant trois ans). On évacue ainsi tout un tas de blocages potentiels permettant à l'étranger comme au natif de s'apprivoiser avec une certaine tranquillité d'esprit. Le récent exemple des étudiants chinois à l'UQAT est très encourageant à cet effet.


Et il faut continuer dans cette voie car parallèlement au nationalisme québécois classique (face au reste du Canada anglais), il semble émerger un autre nationalisme québécois : celui face à Montréal.


L'arrivée en 2006 d'un nouveau gouvernement fédéral et son fédéralisme d'ouverture a réorienté le débat identitaire au Québec. Libéré du fédéralisme centralisateur et arrogant du PLC – qui mobilisait sans peine les québécois en atténuant les dissensions internes – les largesses consenties au Québec ne font plus d'Ottawa la menace historique à l'identité québécoise. Rendant presque désuète la vieille querelle fédéraliste/souverainiste au Québec. Neutralisant ainsi la rhétorique péquiste. Et révélant du même coup les remous identitaires internes au Québec.


D'où la chute – relative – du PQ qui se trompait de cible en s'évertuant à rendre Ottawa responsable de tous les maux de la terre. Et la montée – d'une force surprenante – de l'ADQ qui a su habilement catalyser le fossé croissant entre les régions et Montréal sur le débat identitaire. Bref, le danger immédiat ne vient plus du Canada anglais mais du Québec même.


L'enjeu identitaire québécois semble ainsi animé d'une nouvelle dynamique : premièrement, elle prend nettement une dimension québéco-québécoise après s'être historiquement jouée entre québécois et rest of Canada. Deuxièmement, la dualité linguistique français/anglais semble céder – même si ça reste un enjeu critique partout au Canada, en témoigne le one-issue campaign ontarien – à une sorte de dualité géographique opposant Montréal l'urbaine et les régions. Même la Capitale-Nationale, pourtant deuxième centre urbain québécois et à l'économie fortement tertiarisée, semble adopter la même attitude des régions (si on se fie aux dernières élections provinciales de manière globale). On va même y calquer l'antagonisme gauche/droite : la gogauche-caviar-du-Plateau d'un côté et la droite-rurale-beauceronne de l'autre côté.


J'aime bien ce qu'a dit Annie Frappier, future anthropologue, à la commission Bouchard-Taylor en Gaspésie : insister sur l'intégration spatiale des immigrants. Faire en sorte que l'immigrant sorte des enclaves ethniques pour se mêler aux natifs. C'est-à-dire régionaliser l'immigration en sachant que les principales enclaves ethniques au Québec sont à Montréal. Toutefois, quelque soit le type d'intégration (spatiale, culturelle, sociale, etc), c'est quand l'immigrant finit par gagner le même revenu moyen que le natif qu'une étape déterminante est atteinte dans l'intégration (on dit alors qu'il est économiquement assimilé). Bref : l'emploi est le nerf de la guerre. Surtout en région.


Tout ce discours ne sous-entend pas de questionner Montréal comme unique mégapole québécoise. Bien au contraire : travailler à la maintenir est vital pour bien des raisons pour le Québec. Et c'est là où ça devient très délicat (comme si ça ne l'était pas déjà) : le calibre international de Montréal a toujours été fragile. Par exemple, Montréal a toujours dû composer avec l'ascendant économique torontois qui se double, aujourd'hui, d'une rivalité culturelle croissante.


Régionaliser massivement l'immigration ne se ferait donc pas sans péril pour Montréal à moyen terme. D'autant plus qu'elle est en déficit migratoire depuis quelques années et qu'elle ne doit son maintien relatif que grâce à une forte immigration. Renforçant involontairement une autre polarisation dans le débat : des montréalais ouverts aux autres cultures et les autres québécois fermés aux cultures.


Autrement dit : ce n'est pas le laxisme montréalais qui pose problème. C'est la fermeture – et non la fermeté – des régions. Et c'est là aussi où il faut faire attention car on tente de comparer une réalité (l'immigration) dans deux réalités différentes. Mettez un noir dans une ville avec mille blancs et un noir dans une ville avec dix blancs : même couleur de peau mais perception très certainement différente. Parce qu'elle-même basée sur des milieux différents. Bon, c'est plus compliqué que ça mais vous avez compris l'idée.


« L'homme fait la ville, la ville fait l'homme. » disait Einstein.


Mais notez bien que dans les deux cas, l'intégration reste un défi. Dans l'un, l'écosystème urbain est à ce point grand qu'à un moment donné, on ne sait plus si on parle d'intégration ou de cohabitation. Dans l'autre cas, l'écosystème est à ce point petit qu'on se demande alors si l'immigrant est intégré ou assimilé. La solution est peut-être à mi-chemin entre les deux. Comme le développement de communautés culturelles assez grandes pour jouer le rôle de tampon mais pas assez pour s'autonomiser.


Bien sûr, plus facile à dire qu'à faire. Ça prend un « dialogue entre les différents partenaires ». Mais ça prend aussi des têtes de pont, c'est-à-dire des immigrants installés en région pour créer les premières racines. Et de médiatiser ces récits, comme celui de Boucar Diouf notamment. Le défi avec les Boucar Diouf est que la façon dont ils s'attachent au Québec est complexe à cerner car ils ne s'appuient pas sur une communauté culturelle préexistante. Ce processus repose sur d'autres choses. Autrement dit : si la communauté peut attirer, qu'est-ce qui peut d'abord attirer la communauté ?


Même si la question du déséquilibre des flux d'immigration entre Montréal et les régions est ancienne, elle prend donc une autre dimension depuis peu. Cet autre nationalisme québécois, qui puise dans le vieux nationalisme rural, a cela de nouveau est qu'il brise le carcan politiquement correct qui drapait l'identité québécoise. Comme si le Québec redécouvrait qu'il n'y avait rien de honteux à (re)faire dans le nationalisme ethnique, aidé en cela par la montée combinée du PCC et de l'ADQ. Ce qui est une très bonne chose. Surtout que ce carcan cultive des incohérences. Mais après, il sera cependant important de réorienter ces revendications identitaires légitimes. Car si le code de bonne conduite d'Hérouxville et le récent plaidoyer du maire de Saguenay doivent être considérés comme de sérieux électrochocs, il serait inquiétant qu'ils servent de sources principales d'inspiration aux solutions attendues au défi de l'immigration au Québec.


C'est ce qui fait la différence entre le moyen et la fin.


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2421 - 23/7/2008

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