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Jojo Savard (L'offre et la demande)


Posez-vous la question : qu'est-ce qui est le plus inquiétant ? Que les facultés de médecine refusent d'accorder les places vacantes en résidence aux médecins immigrants ou qu'il y ait des places vacantes parce que les médecins québécois qui devaient les prendre ont préféré compléter leur formation ailleurs qu'au Québec ?


Tout pourrait se résumer à une question d'offre et de demande. La dénatalité québécoise conduira à une baisse de travailleurs disponibles alors que la demande, de manière générale, va se maintenir. La main-d'œuvre se faisant donc rare, sa valeur va alors augmenter. Et des choses devront changer pour donner envie au travailleur de venir ET de rester au Québec. Car la concurrence sera rude entre les provinces canadiennes.










Cette affaire illustre bien des défis qui attendent le marché du travail québécois : la pénurie de main-d'œuvre, les ordres professionnels, la mobilité des jeunes travailleurs formant la relève, la VRAIE place qu'on doit faire aux immigrants. Alors je vais jouer les Jojo Savard –animatrice télé québécoise qui avait une émission sur l'astrologie – et faire mes prédictions sur les changements qui pourraient toucher les immigrants sur le marché du travail.



Et la loi de l'offre et de la demande fera pression sur un élément influençant le marché du travail : la réglementation des professions. Malgré la pénurie de médecins, il ne suffit pas d'exhiber son diplôme en médecine en sortant de Dorval pour se voir offrir un poste. Mais dans l'affaire des places vacantes en résidence, on a surtout focalisé sur la « stupidité » de la décision des facultés (de ne pas offrir ces places aux médecins immigrants). Sans réellement s'interroger sur les raisons à l'origine de cette décision. Parce qu'il ne s'agit pas seulement de rendre disponible au public une compétence – ce qui déjà n'est pas tâche facile en soi –: il faut aussi s'assurer que le professionnel maîtrise le français et qu'il soit au fait de tous les aspects juridico-éthiques de sa future pratique (sinon, pourquoi réglementer une profession ?).



En résumé, il y a tension entre le devoir d'offrir une compétence et le devoir de protéger le public. Cette tension a toujours existé (d'où les inspections professionnelles et l'obligation de formation continue dans la plupart des ordres). Ce qui est peut-être nouveau ici, c'est que cette tension subit plus durement la pression de la loi de l'offre et de la demande. Pour augmenter l'offre. Sans tourner les coins (trop) ronds si possible au passage. Ainsi, on semble s'enligner sur un certain assouplissement des ordres professionnels mais difficile de savoir comment ça va évoluer. Parce qu'il y a du chasse gardée et surtout parce qu'il y a la notion complexe de protection du public à gérer.



Le Conseil Interprofessionnel du Québec – regroupement des 45 ordres québécois – a d'ailleurs produit un mémoire l'an dernier afin de faciliter la mobilité des professionnels formés à l'extérieur. L'Office des Professions du Québec – la police des polices chez les ordres – reconnaît également l'importance ET de moderniser l'encadrement des professionnels ET de faciliter la reconnaissance des acquis des immigrants.













Cela va donc donner un bon coup de pouce à une formalisation du processus de reconnaissance des acquis : le gouvernement fédéral a lancé un signe significatif avec la création du Bureau d'Orientation Relatif aux Titres de Compétences Étrangers (BORTCE). Mais c'est délicat : si l'immigration – en dernier ressort – est le terrain de jeu exclusif du fédéral, la réglementation des profession est un carré de sable





provincial. Or, la politique canadienne d'immigration a notamment pour but d'assurer la qualité de la main-d'œuvre au pays. Autrement dit, chacun détient une partie de la solution : moi le Canada je décide qui a légalement le droit de travailler ici et moi la province qui en a techniquement le droit. Si vous voulez, même quand vous avez le droit de travailler ici, il se peut que vous n'ayez pas le droit finalement, c'est-tu clair ?




C'est pour cela que le BORTCE est surtout un – diplomate – appel du pied d'Ottawa aux provinces pour qu'il y ait collaboration. C'est d'ailleurs cette gestion cloisonnée et fonctionnant par silos nuisant aux immigrants que critique justement Naomi Alboim et Elizabeth McIsaac dans une récente étude : « making the connections : Ottawa's role in immigrant employment ». Mais les provinces n'apprécient jamais qu'Ottawa viennent leur dire comment faire leur job : là encore, sûrement que la loi de l'offre et de la demande fera parler d'elle.



Et un des moyens qu'elles utilisent pour garder leurs chances est de s'unir : en avril dernier, l'Alberta et la Colombie-Britannique ont signé TILMA – Trade, Investment and Labour Mobility Agreement – afin de faciliter davantage la circulation des biens et des travailleurs sur leurs territoires. La Saskatchewan a déjà exprimé son intérêt d'en faire partie. L'Ontario aussi. Créant ainsi une pression énorme sur le Québec qui ne pourra pas s'offrir le luxe de faire bande à part, seul dans son coin. Une révision de l'ACI (accord sur le Commerce Intérieur) pour une plus grande libéralisation est envisageable à terme. Déjà en décembre 2006, la Loi 64 fût adoptée élargissant ainsi l'expertise des comptables généraux agréés (CGA) pour se conformer à cet accord.



Mais cela va exiger du Québec une refonte de son Code du travail afin de faciliter la circulation interprovinciale des biens et des travailleurs. Un processus d'ailleurs déjà entamé avec par exemple la Loi 31 adoptée en 2003 (recours à la sous-traitance). Les syndicats eux-mêmes veulent cette refonte pour pouvoir syndiquer cette nouvelle génération de jeunes travailleurs très mobiles, loyaux qu'envers eux-mêmes et souvent atypiques (donc peu présents en milieu de travail). Seuls les changements démographiques constituent des forces assez puissantes pour modifier le marché du travail : ainsi, l'équité salariale est la suite logique de l'arrivée massive ET définitive des femmes. Il en sera de même pour les immigrants une fois qu'ils auront atteint une masse critique suffisante. Déjà, les employeurs se montrent ouverts aux accommodements apparemment.



Ça fait partie d'un phénomène plus large qui est celui de la réingénierie des ressources humaines : la pénurie de main-d'œuvre conduit plusieurs entreprises à proposer des programmes d'extension de vie professionnelle à ses futurs retraités pour qu'ils continuent de travailler. Les gouvernements fédéral et provincial appuient ces initiatives à leur façon. L'ancienne titulaire du MICC, Lise Thériault, insistait sur la nécessité d'adapter la culture organisationnelle des entreprises d'ici à l'immigration. De toute façon, une telle restructuration est nécessaire pour s'adapter à la croissance de l'atypisme dans les emplois. La récente grève des employés de l'entretien de la STM a montré que quelque chose se passe. L'instauration d'un service minimal aux heures de pointe ne suffisait pas : de plus en plus de gens travaillent hors des heures de pointe traditionnellement rattachés aux emplois typiques.



Peut-être même que la formation continue va devenir une obligation formelle pour tous tant la globalisation de l'économie se fait forte. Cette mesure serait d'ailleurs intéressante à explorer pour l'admission dans un ordre professionnel : en effet, cela permettrait à l'immigrant d'être membre conditionnel de son ordre dès ou peu après son arrivée – et donc de s'insérer sur le marché du travail – en suivant parallèlement à sa vie professionnelle un programme de formation continue définie par son ordre et sous la supervision d'un collègue en milieu de travail.





L'idée n'est pas juste de combler les manques. C'est plus profond que ça : l'idée est de pouvoir continuer à créer de la richesse. Pour financer les services publics, payer la dette, bien sûr. Mais le fond du fond, c'est d'en créer suffisamment pour que les immigrants aient le goût de venir s'installer ici. Ce n'est pas plus compliqué que cela. Qui aurait envie de s'installer dans un Québec au taux de chômage élevé, économiquement anémique et aux faibles perspectives d'emplois ? Pourquoi autant de gens s'en vont en Alberta actuellement ? Bien sûr, aucun de nous n'est un ultra néo-libéral avide d'argent mais chacun de nous, tous autant que nous sommes, recherche une certaine qualité de vie en immigrant. Et les choses étant ce qu'elles sont, une des façons de créer une qualité de vie est d'avoir la richesse collective sous-jacente.



Vous ne me ferez pas croire le contraire. Et même si tel était le cas, vous seriez incohérent : en effet, pourquoi dans ce cas avoir choisi comme terre d'immigration le Québec, l'anti-chambre du continent du libre-entreprise ?



Et à ce chapitre, le Québec connaît un appauvrissement relatif. Non pas qu'il devient pauvre : il continue de croître économiquement. C'est seulement qu'il s'enrichit moins rapidement que les autres provinces. Pas de quoi s'affoler pour l'instant. Mais que de futurs médecins formés au Québec décident de faire leur résidence ailleurs, c'est inquiétant. Ou que d'autres professionnels immigrants, écoeurés de ne pouvoir pratiquer ici pour tous un tas de raisons, aillent aussi voir ailleurs au Canada. Et ce sont ces deux types de travailleurs – les jeunes et les immigrants – qui sont les plus sensibles à la prospérité économique. Parce que ce sont les plus mobiles. Comme par hasard, ce sont justement sur eux sur qui l'on compte le plus pour assurer la relève.



Moins de travailleurs, moins de richesses. Moins de richesses, moins de travailleurs. Bref, pour créer de la richesse, ça prend des travailleurs. Et pour en avoir, il faut leur donner de bonnes raisons de venir ici. Ici, créer de la richesse ne signifie pas devenir un antre du libéralisme sauvage mais simplement assurer la survie de la société québécoise.



Bien sûr, les progrès technologiques, les gains en productivité et la créativité des entreprises pour améliorer leurs performances créent de la richesse. Mais tout cela a des limites : ça prend encore des travailleurs pour faire rouler l'économie.



Et là, la loi de l'offre et de la demande prend des allures très concrètes.



Regardez les trois principaux indicateurs généralement utilisés pour évaluer la santé du marché du travail. Depuis quelques années, le taux de chômage (TC) bat des records de baisse et les taux d'emploi (TE) et taux d'activité (TA) ne cessent d'augmenter. Pourtant, comme partout ailleurs, ce n'est pas d'hier que la lutte contre le chômage au Québec existe. Qu'est-ce qui fait alors que ces trois taux s'améliorent nettement ? Si Emploi-Québec était si efficace que cela, ça se saurait. C'est – en très résumé – simplement un effet mécanique de pénurie de main-d'œuvre : y'a pas assez d'offre pour la demande. Donc, ceux en recherche d'emploi sont très confiants d'en trouver un (hausse du TA) ou en trouvent un assez rapidement (baisse du TC), rejoignant ainsi ceux qui ont déjà un emploi (hausse du TE).



Une récente enquête de Statistique Canada montre que l'immigration a un effet non négligeable sur la rémunération globale au pays : j'en retiens que le haut niveau de qualification de l'immigration canadienne tire la rémunération vers le bas car les employeurs disposent avec elle d'une main-d'œuvre qualifiée et relativement abondante. Offre et demande. On pourrait croire que l'employeur tient le gros bout du bâton. Et c'est vrai dans un sens mais c'est temporaire : car même le taux actuel d'immigration sera insuffisant pour combler les pénuries. Il suffit d'être patient et un jour – québécois de souche ou pas – vous aurez l'avantage et la rémunération globale devrait remonter (l'employeur n'ayant guère le choix de proposer un salaire plus attractif pour embaucher la compétence qui se fera de plus en plus rare).



Il est donc à la fois vrai et faux de dire que l'économie et le marché du travail québécois se portent très bien en ce moment (comme le reste du Canada d'ailleurs) : vrai pour les raisons citées précédemment et faux parce que ces bons chiffres reposent surtout sur l'actuel remplacement de la main-d'œuvre – qui se terminera à un moment donné anyway – que sur une réelle performance intrinsèque de l'économie québécoise. Donc, une fois que tous les baby-boomers seront rendus sur les terrains de golf ou à jouer les snowbirds et qu'on les aura remplacés, qu'est-ce qui va stimuler l'économie, i.e. créer de la richesse ? Difficile à dire : il y a l'économie du savoir bien entendu, la libéralisation accrue des échanges internationaux, mais peut-on avoir une vision à long terme avec l'attrait actuel pour les ressources naturelles canadienne et québécoise par exemple ? Dans son dernier rapport – « How Canada Performs : A Report Card on Canada » – le Conference Board reproche justement au Canada de trop se fier à ses ressources naturelles pour doper son économie, révélant par le fait même sa médiocrité en termes d'innovation.



Tom Kent, un promoteur acharné de politiques sociales novatrices au pays, juge que la politique d'immigration canadienne a une vision à court terme : au lieu de sélectionner des immigrants à l'employabilité théoriquement élevé (i.e. des gens fortement diplômés et professionnellement expérimentés), le Canada devrait surtout rajeunir son bassin d'immigration et accueillir davantage d'orphelins réfugiés politiques (conflits, catastrophes naturelles). Son argumentation : une immigration plus jeune ralentirait davantage le vieillissement de la population et en la formant ici – ce qui prendra des années – on l'enracine davantage au pays. Rien à voir avec les immigrants actuels, souvent diplômés, expérimentés et bilingues – donc très mobiles – qui ont une approche plus instrumentale de leur immigration canadienne (« vivre une expérience … Je ne sais pas si je serai encore là dans cinq ans … je ne me vois pas finir mes jours ici »). Je trouve que c'est une avenue intéressante qui mériterait d'être approfondie pour en saisir toutes les implications.



Bref, beaucoup de choses se passent et vont continuer à se passer. Personnellement, je trouve cela excitant car de grands défis nous attendent et je serai là pour y participer. Et la loi de l'offre et de la demande viendra donner un sérieux coup de pouce à ben du monde, y compris les immigrants. Les Manifestes pour un Québec Lucide et un Québec Solidaire sont d'ailleurs révélateurs de la croisée des chemins qui attend le Québec : face aux défis futurs, chacun y vend sa salade. C'est correct, ça fait partie de la game et surtout, ça crée les débats nécessaires à toute décision d'action. Faut « juste » calculer le prix à payer. Mais ça, c'est un autre débat.


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3010 - 23/7/2008

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