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6 mois, un bilan (ou ce qui y ressemble)

« Le bonheur ça s'trouve pas en lingots, mais en p'tite monnaie » -


Benabar, La p'tite monnaie



À quelques jours près cela fait 6 mois que je suis revenue à Montréal, soit un peu plus de 11 poutines (plus ou moins 1 par deux semaines lors de mes « vendredis cochonneries » où c'est Byzance pour mon foie allègrement servi en alcool et en gras !), 120 bières de micro-brasseries (à raison de 5 pintes par semaine en moyenne ) et je ne sais combien de secondes.



(Attention, si à partir d'ici ça ne vous tente pas de lire les 5 prochaines pages formatées Word en Times 12 point, rendez vous au dernier paragraphe, je résume !).



Mais bizarrement, quand je cherche à faire un bilan de ces 6 mois-là, ce sont 11 autres mois qui s'intercalent, se superposent et brouillent la carte.


J'ai eu beau tourner et retourner l'affaire dans tous les sens, je ne suis pas capable de faire un bilan de mes 6 derniers mois en excluant les 11 premiers que j'ai passé sur le territoire québécois entre août 2004 et juillet 2005 et sur lesquels je ne m'étais jamais penché sérieusement.


J'ai l'impression de ressentir seulement aujourd'hui ce que j'ai vécu il y a de ça 2 ans. J'en sens les impacts, à la lumière ce que vivent d'autres autour de moi, sans jamais n'avoir eu l'impression qu'ils aient été encore présents dans le décor.



Quand je suis arrivée ce 28 août 2004 à Montréal, j'avais bien plus de choses dans mes bagages que je n'en avais le 7 octobre dernier. Plus de démons et de fantômes de mon passé pour commencer. Mais j'avais aussi beaucoup moins d'expérience locale.



Ma situation d'alors était donc totalement différente de celle de cet automne. Je venais vierge ou presque de toute connaissance sur le Québec. Je venais en tant qu'étudiante observatrice puisque le Québec était mon terrain d'étude, l'objet de ma recherche de maîtrise, même si je n'avais alors que maladroitement ébauché ma problématique. Je venais pour une année seulement.


Ces 3 points contribuent, fondent même mon rapport au Québec.



Dès août 2004 et jusqu'en juillet 2005, j'ai éprouvé le choc culturel. J'arrivais dans une ville où les rues étaient plus larges, les cafés plus grands, les vins plus chers… et le fromage faisait scouik, scouik !


J'arrivais dans une culture différente, et sur un continent que je suis la seule dans ma famille à avoir foulé. Rien que ça porte en soi une symbolique que mon futur psychanalyste prendra plaisir à décortiquer. Je me suis élevée seule, non par manque de temps ou de considération de la part de mes parents, mais par un très prématuré goût pour l'indépendance et l'autonomie. Partir vivre un an loin de tous, dans un pays dont personne ne savait rien, c'était l'ultime épreuve que mon ego avait besoin de subir pour terminer ce qu'on appelle communément l'adolescence (surtout après l'échec cuisant de ma précédente aventure qui m'avait mené – déjà- à 6 heures de décalage horaire de chez moi).


Oui, ce 28 août 2004, quand j'y repense, j'ai enfin quitté l'enfance et j'ai atterri avec plus ou moins de bonheur dans un monde adulte[1].



Dès lors, je n'ai eu de cesse, comme beaucoup en arrivant, de pinailler, de me réjouir, de critiquer, d'apprendre, de découvrir, de remettre en question des éléments de cette société que je scrutais et passais à la loupe, afin de la comprendre.


Eh quoi, n'étais-je pas venue découvrir l'identité culturelle du Québec, ses fondements, ses variations dans le temps, ses frictions et tout le toutim ? Et ça aussi, ça contribue à faire varier la donne comparativement à ces 6 derniers mois mais j'y reviendrai plus tard.



J'ai adoré certaines expressions, tiqué sur certaines formes syntaxiques que j'aurais auparavant jugées incorrectes et qui depuis m'apparaissent comme un symbole de la francophonie vivante.


J'ai détesté le politiquement correct et d'autres choses encore comme le café filtre, les feux de l'autre bord de la rue et l'interdiction de boire sur la voie publique (et je me suis vengée un certain 25 juin au soir comme des centaines d'autres je pense pour ne pas dire des milliers). J'ai souligné le dynamisme local, je me suis opposée à certaines idées, j'ai décortiqué le mouvement étudiant de ce printemps là, j'ai fait la moue parfois devant tout ce que je découvrais comme certains (pour ne pas dire tous) arrivants.


La nouveauté dans tout ce qu'elle d'excitant et de surprenant, dans tout ce qu'elle a de quotidien aussi.



Bref, j'ai vécu le choc culturel dans sa splendeur et je suis partie sans doute au moment où je commençais à passer à l'étape 3 de mon schéma écrit presque jour pour jour il y a un an (souvenez-vous ou cliquez!).



En revenant en France, il restait donc dans mes bagages un goût d'inachevé, une attente, une parenthèse qui devrait tôt ou tard me revenir dessus. Et je m'y attendais pour cet automne, pour cette année… J'attends encore sagement, je ne dirais pas encore que je l'ai dépassée.


Mais oui, je vous l'avoue, j'ai été jalouse du bilan de certains récemment.


Point de surprises, de découvertes, de déceptions. Je suis revenue comme si j'étais partie en vacances en France, avec juste un peu de flottement quant au décalage horaire et à la monnaie. Même pas de micro-chocs !


Difficile dans ces conditions d'alimenter mon blog, mes chroniques. Je n'ai pas cette fraîcheur candide du nouvel arrivant qui n'a pas eu la chance, comme moi, de vivre un premier entraînement.


Parce que finalement, avant de devenir immigrante, j'ai eu une année pour me préparer puis une autre année pour rêver, mais sur la base de choses déjà vécues en tout ou en partie. C'est différent de ceux qui font leur PVT et immigrent dans la foulée sans avoir eu le temps de voir les écarts entre les deux pays et les ressemblances aussi.


C'est ô combien différent aussi de ceux qui arrivent ici comme une fraîche fleur, avec ou sans voyages de prospection derrière eux, parce que en toute franchise, je doute franchement que quelques jours passés sur place en tant que touristes vous servent autant qu'une année ici.


Et je ne dois me tromper de beaucoup en disant que la plupart seront d'accord pour dire qu'ils ont commencé à vraiment connaître le Québec au moment où ils ont débarqué pour une période longue, où le quotidien (et sa routine) doit inlassablement venir s'installer, et où la joie de la découverte laisse place à l'inquiétude de la survie.


Avant ça, cela s'appelle en cinéma un « teaser », une bande annonce. Les choses se corsent ensuite et c'est heureux, c'est aussi pour ça qu'on fait le grand saut, non ?



Moi en tout cas, je sens la différence. Il y a bientôt 3 ans que j'ai appris que j'allais partir; je n'envisageais pas alors une installation définitive. Mes amis et ma famille, je les reverrai, au bout d'un an, vaille que vaille, parce que finalement je ne partais pas pour plus que ça dans ma tête.


Et c'est ce que j'ai fait. Avec tout le bonheur et les chagrins que cela apporte. Parce que en revenant, j'ai combattu ces démons, ces fantômes qui m'avaient accompagnés à mon premier envol et que je regretterais amèrement de n'avoir jamais pris le temps de combattre si je n'étais pas rentrée.


En revenant un an, après un an d'absence, j'ai pris conscience des carences de ma vie affective. Les « je taime » jamais prononcés, les amis perdus de vue, les membres de la famille oubliés.


Cet automne, quand je suis revenue, mes fantômes étaient partis, mes démons apaisés. Les mots qui devaient être dits ont été prononcés, sur des plages de galets où tout avait commencé, dans des maisons campagnardes ou une coupe de champagne à la main.


Mon bagage était vide. Et c'est en ceci aussi que mon bilan diffère des autres. Je n'ai pas les mêmes regrets que certains d'être partis trop vite, par commodité ou par nécessité. De ne pas avoir eu le temps de voir certains une dernière fois, ni d'avoir dit ce que je devais dire. J'avais eu une année d'entraînement pour en souffrir et une année de rabais pour m'en départir.


Cet automne quand je suis arrivée ici, mes carences affectives étaient réglées et les amitiés de toujours renouées, les fausses abandonnées, les regrets effacés. C'est une superbe chance que j'ai eu, on n'a pas tous une deuxième chance…



Mais en revenant cet automne, je revenais munie d'une connaissance à la fois théorique ( 3 ans de lectures et d'interrogations sur le Québec) et pratique de la Belle Province (oui ma connaissance pratique de la chaîne éponyme est indéniable aussi !).


Comme je le disais plus haut et comme je tente de l'ébaucher depuis quelques lignes déjà, je ne reviens pas avec ce regard neuf sur ce qui m'entoure.


Je n'ai pas ce rapport au Québec où tout est une découverte, des conventions sociales aux réglementations, des mots de tous les jours aux courants politiques (même si je persiste à ne pas vouloir comprendre). Je suis revenue dans un pays que je sentais comme mien. Mon regard a changé sur le Québec non durant mon année de décantation en France, mais bien en foulant à nouveau son sol.



Le Québec que j'avais découvert en arrivant, je l'avais vu d'un œil neutre, de l'œil obligé de celui qui cherche. Je ne suis pas parfaite, et j'ai pris part à la vie québécoise, notamment lors de la crise étudiante, laissant de côté l'obligation de neutralité que ma qualité d'observatrice m'avait inconsciemment imposée. Je dis inconsciemment parce que, entre nous, la rigueur scientifique et moi… je pense que c'était plus la peur de m'attacher qui intervenait, à juste titre !



J'avais observé (et raconté) un Québec francophone, marqué par le clivage entre les deux cultures qui l'ont bâti, hanté par cette longue confrontation aussi.


J'avais vécu un Québec culturellement dynamique et créateur, mais trop enfermé dans ses limites, ayant du mal (encore à ce moment-là mais déjà beaucoup moins que quelques années auparavant) à s'exporter (je parle pas des rouleaux compresseurs « marchandisés » de la chanson mais des auteurs, artistes ou créateurs discrets dont j'ai vu fleurir les noms dans les journaux ou magasines français - bon ok c'était aussi l'année du Canada à Nice, j'étais un peu bombardée -).


J'avais aussi senti un Québec en crise, en proie à un dilemme, un questionnement sur son devenir, en tant que société distincte, au sein d'un Canada qui m'apparaissait tenir un discours passablement différent (je suis étrangement politiquement correcte ce soir ! Ce doit être le Coke qui fait ça !).



Je maintiens tout ça, en tout ou en partie. Certaines de mes idées se sont affinées, j'en ai mises de côté d'autres, et ma question sur l'agencement Québec/Canada est toujours à son 95% initial. Et aujourd'hui encore je le raconterai pareil aux aspirants.


De même que aujourd'hui, comme en ce fameux 12 juillet 2005 (après 13 heures de sommeil réparateur), où j'ai retrouvé la France, avec tout ce qu'elle avait de séduisant et de rebutant à mes yeux.



La France et ses parfums (jasmin, cerisiers en fleur, fleur d'oranger des navettes marseillaises, savon de Marseille, l'iode de Pornic et le fromage corse), la France et ses couleurs (les « pointus » cassidains, les calanques marseillaises, les falaises de Roquebrune). La France et son mode de vie « lentement le matin, pas trop vite le soir » pour le meilleur comme pour le pire. La France et ses rapports humains, si complexes et si simples, si agressifs et si amicaux aussi.


La France que mes aïeux ont atteinte comme une bouée de sauvetage entre les guerres qui les ont déporté, d'Italie et d'Indochine, dans les ruelles grouillantes et puantes de Marseille, dans les tranchées d'une ville qu'on reconstruisit douloureusement.


La France que certains défendent encore dans ce qu'elle a de beau, de bon et que je me plais à vouloir conserver en mémoire, au-delà des discours de dénigrements ambiants.


Mais je ne regrette toujours pas les infrastructures françaises, l'immobilisme conventionné, l'absence de perspectives heureuses pour moi, même si elles le sont pour certains de mes amis.



Depuis cet automne donc, je vis aussi le Québec comme je ne l'ai pas vécu. Je m'y sens impliquée, je m'y sens intégrée, je m'y sens comme si je n'avais fait que déménager de Nice à une autre ville de France. Oh pas avec cette idée de colon que tout m'ait du, non avec cette étrange impression d'habitude que j'ai relevé plus haut. Cette impression que je n'ai fait que revenir de vacances, de très longues vacances françaises.



Mais je suis revenue avec ces micro crises qui me traversent, mais qui auraient de toute façon pointé leur nez en France, puisque ici ou là-bas je passais de mon statut d'étudiante à celui de femme active, et forcément de mon statut choyé et un peu infantilisant (oui l'université en France est infantilisante !) à celui de travailleuse autonome, primo revenu du foyer !



Je m'insurge et vomis toujours sur le politiquement correct et j'enverrai toujours bouler les emmerdeurs, qu'ils soient d'ici ou d'ailleurs comme je l'aurais fait en France.



Je trouve toujours drôle les magasins qui font leurs promotions en payant les taxes.


Et les règles du hockey aussi (vous en connaissez beaucoup vous des sports où le but principal n'est pas de se battre mais où une bagarre est tolérée et où les arbitres s'abstiennent d'intervenir et regardent, jusqu'à ce que ça dégénère ou que le conflit semble réglé ? J'a-do-re !)



Je ne suis pas encore habituée au bonjour de salutation finale ni à m'enfermer dans les entrailles montréalaises du métro (mais je n'étais pas plus à l'aise dans celui de Marseille, quant à celui de Paris, la dernière fois que je m'y suis rendue, j'ai carrément été prise de crises de claustrophobie !).



Je m'extasie chaque jour des facilités de dialogue, bien que ceci aussi je le faisais en France. Mais dites-vous que en France, je n'aurais pas abordé de façon aussi désinvolte les deux messieurs accoudés au bar comme je l'ai fait lors d'un lancement de livre mémorable (notamment par la présence d'une scrogniqueuse qui me ravit à chaque entrevue).


J'aime cette façon (que certains diraient hypocrite bien qu'elle soit connue de tous) de passer du bon temps ensembles le temps d'une soirée sans qu'il ne soit obligatoire que cela se réitère, comme si ici, on savait jouir du temps présent sans fausses promesses (qui celles-ci pour le coup me paraissent hypocrites).



Bon j'étais au courant de ces choses-là, mais reprenez les deux remarques précédentes sur le politiquement correct et sur le bon temps et adaptez-les au monde du travail et vous aurez ce que j'aime par-dessus tout.


Tu ne te voues pas corps et âme à ton entreprise (ou tes clients dans mon cas) pour le reste de l'éternité, tu peux tout à fait changer de boulot sans qu'une armée de morons, fourches à la main, ne cherchent à te lapider (incluant d'ailleurs tes amis et tes parents qui trouvent dingue que tu renonces à la sécurité d'un emploi moyennement payé et des plus emmerdants ! Voyons donc, t'es bien niaiseux !). Oui j'exagères, mais l'image n'est pas si grossie… Si? Ok je m'incline.


Et ça c'est nouveau puisque moi, en tant qu'étudiante, je n'avais pas le droit de travailler.


Je n'avais des échos du monde du travail que par mes colocs et je trouvais déjà ça facile, je suis pas déçue.


Non pas du tout même si je gagne une misère, je la gagne dignement et je la gagne à la hauteur du travail que je fournis, parce que ici, avoir le front couvert de sueur vaut plus que les flatulences engoncées dans un acronyme d'études supérieures par exemple (celle-là je la dois à un chauffeur de taxi, fort doté de culture au sens artistique du terme, mais totalement pas embarrassé par la thèse du correc' politiquement !).


Et qui plus est, je travaille pour des gens qui ne s'offusquent pas que je puisse vouloir abandonner le confort de leur contrat à durée indéterminée pour un travail sinon plus épanouissant tout au moins plus pécuniairement payant. Voire qui « m'encouragent », mais c'est une longue histoire que je ne conterais pas ici.



Ce sont toutes ces micros surprises, ces petites rencontres qui me ravissent et me confortent dans mon choix, et dont je me délecte chaque jour comme la dose de bonheur qu'elles sont.



Bref, au jour le jour, je bâtis ma vie présente ici, dans un Québec qui me convient et me va très bien au teint.


Désolée si je ne fais pas un de ces bilans conventionnel qui ont l'habitude lassante de faire la liste du matériel acheté, des démarches effectuées, des emplois recherchés etc.). J'aime pas ça et mes deux vies sont trop matériellement et quotidiennement différentes pour être comparées, je suis le seul élément commun entre les deux.



En un mot comme en cent (et pour ceux qui auraient pris l'indication du paragraphe un au pied de la lettre) : je suis une éternelle positive, et je me contente des petits bonheurs que ma vie m'apporte chaque jour ici à défaut des présumés gros que j'aurai peut-être connus là-bas (et avec autant de si, on boucherait le Vieux Port de Marseille !).


Eh, le bonheur, ça s'trouve pas en lingots… vous connaissez la chanson qui rythme ma vie depuis 6 mois maintenant, si ce n'est depuis 3 ans !








[1] Est-ce pour ça que j'ai fini par qualifier la loi 101 comme le passage du Québec de son adolescence braillarde à son affirmation d'adulte ? Ça aussi mon psychanalyste va adoré!




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3624 - 21/8/2008

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